Tranche de vie militaire

 Il y a des réalités qu’on « oublie « quand on retourne à la vie civile.

Pourtant, un détail, un bruit, parfois même une odeur, peut, en un instant, nous faire basculer dans le passé et nous le faire revivre au présent.

On se retrouve alors replongé dans les événements de 2008, vallée d’Uzbin ou en 2011 en Kapisa. Chaque militaire a vécu des événements de faits de guerre. De près ou de loin.

En y étant…. ou pas. Sur le terrain ou en soutien. Chaque génération a eu ses affres. Il y a eu l’Algérie, le Vietnam, l’indochine, le Mali, l’Irak, l’Ukraine et d’autres encore.


Chaque génération de militaires connait « sa guerre ». Tellement triste d’ailleurs de se dire que c’est un perpétuel recommencement….Pour moi ce fut essentiellement l’Afghanistan, étant arrivée sur la fin des missions au Kosovo. Il y avait un peu de Liban aussi, un peu d’Afrique (il y en a toujours) mais le point chaud c’était l’Afgha. 

Je n’ai pas eu la chance d’y partir. Oui je parle de chance. Je sais que pour les gens qui n’ont pas d’expérience militaire ça peut choquer. Mais tout militaire rêve de faire ce genre de mission car c’est notre raison d’être. On s’entraîne pendant des mois, des années, on répète les mêmes gestes, on « drill » pour être prêt le jour J. Il faut que nos gestes soient des automatismes. On apprend par coeur les procédures, les raccourcis mnémotechniques.


Ça fait presque 15 ans que je ne porte plus l’uniforme et pourtant je peux encore dire ce qu’est un PATRACDR, ce que veut dire FFOMECBOT, la taille d’une munition de FAMAS, mon numéro de matricule, que faire avec la pyridostigmine etc.… On répète, une fois, 20 fois, 100 fois, 1000 fois, puis on recommence.

On marche et on dort dehors par tous les temps. Ma nuit la plus froide a été de -17 degrés pour l’anecdote. On a mal…. aux jambes, aux genoux, au dos..… On est fatigués. On marche jusqu’à ce que nos pieds saignent. On se demande parfois ce qu’on fout là, au milieu de la nuit, dans ce champs boueux, éclaté de fatigue parce qu’on n’à dormi que 2h, puant, collant, les ongles noirs de crasse parce qu’on ne s’est pas lavé depuis 3 jours, les vêtements trempés jusqu’aux chaussettes, la pluie gouttant du casque devant tes yeux d’un coté et coulant dans ton cou de l’autre. Ça ne s’invente pas il faut l’avoir vécu! On court, on saute, on grimpe, on tire, on nettoie les armes, on recommence…..encore ….. On nous dit d’aller plus vite, de faire mieux, on nous « bouscule » pour dire ça gentiment.

C’est dur oui et j’ai envie de dire heureusement que c’est difficile car arrivé sur la mission il faut être au niveau. Intellectuellement, moralement, physiquement. L’automatisme permet de raccourcir le délai de réaction, d’éviter de faire intervenir le cerveau et donc l’affect qui par extension apporte doutes, peur, hésitation. Il n’y a pas de place pour ça sinon on se met tous en danger. On apprend à « mettre le cerveau sur off « comme on dit.


 Bref je n’y suis pas allée et pourtant ce n’est pas faute d’avoir fait des pieds et des mains. J’ai même interpellé directement un général venu en visite dans notre régiment. Mes supérieurs n’avait pas franchement appréciés mais pendant quelques temps j’étais sur la liste du départ…. Juste le temps de montrer au « gégé » qu’ils avaient fait quelque chose… Puis mon nom a sauté et on m’a expliqué qu’il ne leur était pas possible de mettre une « féminine » sur ce théatre. A l’époque on m’avait dit qu’aucune femme n’y avait encore été envoyée et que mon régiment refusait catégoriquement d’être le premier à le faire. 


Pour autant, j’ai vu mes camarades partir, et revenir. Parfois, souvent, dans de sales états psychologiques. Ça ne se dit pas, ça se vit. Tout le monde le sait mais personne n’en parle. Tous les camarades savent que Machin n’est pas rentré très net mais allez, on boit un coup, puis deux, puis on est bourrés et ça passera comme ça….Sauf quand la blessure psychique est tellement forte que le gars pète littéralement les plombs, qu’il est sous l’emprise d’un cocktail médicaments/drogues/alcools et qu’il ne se souvient pas d’actes terribles qu’il a fait dans la nuit…. Alors on demande son internement et advienne que pourra.


Parfois donc la blessure ne peut plus être cachée par la pudeur et la fierté. Parfois elle est physique et on se rend compte que c’est pas passé loin. On culpabilise car on a participé à  l’instruction militaire du collègue. On l’a vu arriver tout jeune qu’il était. Est ce qu’il était assez fort? Est ce qu’on pouvait mieux le former? Est ce qu’il a fait une erreur liée à ce qu’on lui a dit, appris ou est ce qu’on lui à mal appris? Ce n’est pas anodin de voir un jeune homme à peine majeur s’engager, évoluer quelques mois puis être envoyé sur un théâtre de guerre. Et puis on apprend que c’est une roquette tirée sur son véhicule. Aucune responsabilité ni pour nous, ni pour lui pourtant je me suis sentie coupable pendant quelques années. C’était pas le premier ni le dernier dont j’ai encadré la formation mais voilà… une jambe arrachée au combat… on apporte tout le soutien qu’on peut malgré notre sentiment d’impuissance et d’injustice. Ça nous fout les boules.


En fait il y aurait tellement de choses à raconter sur mes années militaires, sur tout ce que ça m’a apporté …..ça m’a sauvé et ça m’a détruite en même temps…ironie……. 

Peut être un autre article .....une autre fois….


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